Chantal – l’esthète

 

// L’OBJET //

J’avais repéré cette lampe chez un antiquaire. Elle m’a fascinée dès le moment où je l’ai vue dans la boutique. Elle était, et est toujours en parfait état : il s’agit d’une lampe de la marque Pirouett, un classique de l’art Déco français, conçue et commercialisée à Nice vers 1926. Sa particularité : sur l’abat-jour, en verre poli et à facettes il y a des nuages. Je ne l’ai pas achetée tout de suite à cause du prix assez élevé. Mais je passais de temps en temps, la regarder de loin. Le jour où j’ai pris ma retraite, j’ai décidé de me faire un beau cadeau et d’acquérir cette lampe. Le jour J, j’ai donc foncé et l’ai achetée. Je suis rentrée chez moi et je l’ai posée sur la commode de l’entrée. Cela va faire quatre ans qu’elle est là maintenant, à sa place, elle n’a pas bougé. Là où elle est positionnée, elle est visible de tout l’appartement. De ma place favorite sur le canapé, elle est dans mon champ de vision. Depuis d’autres endroits du salon, je devine son ombre. Je la regarde tous les jours, j’enlève la poussière avec ma main, cela me permet de la toucher, de la caresser. Elle est articulée, je pourrais la surélever mais je n’ose pas, de peur de la contrarier. Ce n’est pas un objet pour moi, c’est une compagnie. S’il arrivait quelque chose à cette lampe, j’aurais l’impression que quelque chose en moi se briserait.

 

// LE RAPPORT À L’OBJET //

J’aime m’entourer de beaux objets qui ont du sens pour moi. Pour la majorité d’entre eux, je peux raconter leur histoire : d’où ils viennent, le moment de vie auquel ils sont liés, qui me les a offerts. Ils ont tous une valeur sentimentale forte. Et ils sont esthétiquement beaux. Mon amour des objets a toujours existé. Mon intérieur est important pour moi. Il faut qu’il ait de l’allure. J’aime les belles tables, les assises, la vaisselle dont mes armoires sont remplies. Je suis particulièrement sensible à l’Art Nouveau et à l’Art Déco, styles qui me procurent une émotion intense. J’ai tendance à accumuler mais j’essaye de me libérer de cette dépendance. Je me suis même interdite de brocante… Avec le temps, j’élimine les objets qui n’ont pas de symbolique pour moi. Maintenant, si j’achète un nouveau meuble, j’en revends un. En réfléchissant, je me rends compte que ces objets me rassurent. Ils ne sont pas que de la simple décoration. J’ai su très tôt que je ne pourrais malheureusement pas être propriétaire. L’objet est donc mon seul point d’ancrage avec la propriété. Il est mon bien. Mon patrimoine.

 

// LE PARCOURS //

Je suis fille unique, mère unique ainsi que femme unique au sens figuré puisque je suis une femme célibataire. J’ai vécu en couple pendant 15 ans alors que j’ai vécu seule pendant presque 35 ans. Ma famille prend donc toute son importance dans ce contexte. Quand on a élevé seule ses enfants avec un papa, disons, lointain, le lien avec eux reste fort, c’est dur comme du ciment. On a du mal à imaginer que cela puisse se casser. J’ai aussi une forte proximité avec mes petits-enfants : tant qu’ils sont petits, c’est comme au cinéma, on les regarde vivre. Cela devient encore plus passionnant quand on les voit grandir et qu’on observe leur personnalité s’affirmer. Je tiens une place importante dans leur vie comme ils ont une place essentielle dans la mienne. Et au-delà.

 

// AUJOURD’HUI //

Aujourd’hui, je suis leur « Mouna ». Ce surnom vient de mon fils qui a commencé à m’appeler comme cela lorsqu’il avait environ 10 ans. Il était fan de Dominique Rocheteau, le joueur de foot. Il l’appelait « Moumoune » et petit à petit cela a déteint sur sa manière de m’appeler. J’écris à mes quatre petits-enfants. Ils ont chacun leur forme d’écrit. Antoine a ses cahiers, Pauline ses enveloppes et ses cartes postales qui se sont transformées en livre à sa demande. Pour Julius, j’ai réalisé un grand carnet Harvey Davidson. Quant à Elias, le petit dernier, il a pour l’instant un carnet petit format avec une photo d’Oscar Wilde, disant « j’ai les goûts les plus simples du monde, je me contente du meilleur ». Je tiens à leur laisser une trace. Je me définis également comme une femme libre qui aimerait parfois oser plus. J’adorerais aller vers l’extravagance avec l’âge. Un signe distinctif : quand je sors, c’est toujours avec des boucles d’oreilles et des lunettes.

 

// LA MÉMOIRE, LE SOUVENIR, LA TRANSMISSION //

Ma fille et mon fils n’auront peut-être pas le même attachement que moi à ces objets mais ils en garderont forcément. Ils n’en connaissent pas la valeur symbolique mais je me dis que je pourrais leur préparer une sorte d’inventaire affectif : un recueil comprenant la photo de ces objets accompagnée de leur histoire. J’y parlerais de cette petite statuette de canard, du cadeau de mon filleul décédé, de la valeur inégalable de cette petite pomme en or, de ma poule danoise au bec cassé, de mes tasses trembleuses, de mes livres… Ah ! Oui les livres…

 

Chez Chantal, les livres ont la générosité d’être exposés sur ses belles tables, elle les laisse toujours ouverts pour que les visiteurs puissent facilement, et à leur gré, les feuilleter…

 

photos : Laurence Papoutchian

texte : Fleur Dathis

série : abolis bibelots d’inanités sonores