Leïla – la conteuse

 

// L’OBJET //

Cet objet est la coupe de naissance d’un ami proche qui a décidé de mettre fin à ses jours, Samuel. Elle est en argent et est complètement oxydée par le temps. Elle me parle parce qu’elle est belle et qu’elle porte en elle beaucoup de symboles. Elle est le fruit d’une ancienne tradition qui se pratiquait beaucoup dans les familles nobles puis bourgeoises, qui officialisait la naissance d’un enfant un an après sa venue au monde. On offrait alors cette coupe comme un symbole de naissance … Une coupe de vie, qu’on boit, tel un calice, jusqu’à la lie. Toutes les métaphores autour du récipient auquel on s’abreuve me plaisent également. Il y a aussi le symbole de la coupe de la vie éternelle. Une métaphore religieuse ultime, une espérance dans l’éternité. Je ne suis pourtant pas quelqu’un qui croit aveuglement sans avoir vu. Si je n’ai pas de preuve, je reste dans l’expectative. C’est un objet très intime que je garde pour moi. Je ne l’expose bien évidemment pas, même si je le trouve très beau. Je n’ai pas cherché à l’avoir. Il a atterri dans une boîte d’objets que personne n’avait récupérés. Je me suis permis de la prendre, surtout que Samuel m’en avait parlé plusieurs fois. Cette coupe était exposée chez lui, en permanence sur sa table. J’ai perdu beaucoup de proches de façon très précoce dans la vie. Les gens qu’on a connus et aimés, même quand ils sont partis, restent près de nous tout le temps. Tout, autour de moi, me rappelle la présence de l’un, la présence de l’autre.

 

// LE RAPPORT À L’OBJET //

Je ne suis pas très attachée aux objets. Ou alors uniquement à ceux qui ont une valeur symbolique forte comme cette coupe ou une pierre, une améthyste que ma mère m’a offerte il y a longtemps. Il s’agit d’une pierre brute qui est dans ma bibliothèque dans le couloir. Mes livres non plus, je ne les montre pas, je les garde pour moi. Ils ne sont pas décoratifs, ce sont des objets de culture, de confort et d’enrichissement personnel. Ils sont dans l’entrée afin qu’ils soient accessibles pour tous les membres de la famille mais je n’en fais pas étalage. Je n’ai pas aménagé à proprement parler mon intérieur. J’ai comme projet de faire des travaux mais en attendant, il reste fait de bric et de broc.

 

// LE PARCOURS //

Samuel. Il était quelqu’un de très atypique. On ne pouvait que l’aimer ou le détester. Moi bien sûr, je l’aimais. On était voisins, on se rendait des services, on faisait nos courses ensemble. On avait cette proximité forte du quotidien. Je l’ai connu au détour d’une rue. Je m’étais cassée un os de la main et j’avais alors un plâtre énorme. Quand nous nous sommes croisés, il m’a parlé, il s’est étonné de ce plâtre si encombrant et m’a gentiment conseillé d’aller à l’hôpital Saint Luc Saint Joseph pour le faire changer par une coque. Il avait raison, je suis redevenue plus libre de mes mouvements. Notre amitié est partie de là. Il m’a présenté beaucoup de gens à un moment de ma vie où je m’étais coupée des autres. Il m’a reconnectée à la vie sociale, il a impulsé quelque chose, une énergie de vie. Nous avions une relation fraternelle. J’avais la même confiance que pour un frère. Une relation sincère.

 

// AUJOURD’HUI //

J’ai eu une mère qui était très intellectuelle et artiste. J’ai été bien nourrie à ce niveau-là. Elle m’a inculqué des valeurs fortes et un socle de connaissances culturelles approfondies. Comme elle, je suis très curieuse. J’aime découvrir d’autres façons de voir, d’autres façons de vivre … tout le temps. La famille est essentielle à mes yeux. Je vis en colocation avec mes deux fils. J’ai acheté cet appartement avec eux il y a plusieurs années. C’est un réconfort de les avoir près de moi le temps qu’ils aient une situation professionnelle plus stable et qu’ils puissent prendre leur envol. Mon lieu de vie, c’est notre nid familial.

 

// LA MÉMOIRE, LE SOUVENIR, LA TRANSMISSION //

Quand je regarde un objet qui me vient d’une personne chère, je vois le lieu de vie dans lequel j’évoluais avec elle. Si je prends l’améthyste de ma mère par exemple, je revois tous les espaces que j’ai partagés avec elle, de ma petite enfance à ma vie d’adulte. Je peux voyager dans l’espace-temps ! Chez moi, la mémoire familiale se transmet par la parole, pas par les images. J’ai quelques photos de mes enfants quand ils étaient petits, c’est ma mère qui les prenait, mais je n’en ai pas besoin. Par contre, je leur raconte souvent leur histoire. Naturellement, je leur transmets ce que je sais par la voix. Et aussi par des comportements, des échanges. La mémoire est impalpable. Elle passe par la façon dont on se positionne face aux situations, en laissant apparaître des élans qui viennent d’eux-mêmes. Je ne me pose pas de question sur la transmission. Elle se fait à notre insu, dans notre quotidien. Juste par notre façon de parler. Quand on élève des enfants, il y a beaucoup d’étapes au cours desquelles on réfléchit beaucoup. Pour autant, c’est dans nos réactions spontanées que ce que l’on est se transmet. D’ailleurs quand on parle de transmission, on parle souvent de savoir. Et on met sur le mot « savoir » une signification intellectuelle, alors que le vrai savoir pour moi, c’est l’expérience de la vie. Ce n’est pas de l’ordre du rationnel. C’est quelque chose qu’on absorbe et qu’on restitue. Naturellement.

 

Chez Leïla, on se laisse bercer par le son de sa voix. On pourrait rester là, assis autour de sa grande table familiale et l’écouter nous parler pendant des heures, nos emmener avec elle dans ses contes de la vie.

 

photos : Laurence Papoutchian

texte : Fleur Dathis

série : abolis bibelots d’inanités sonores