Marceline Desbordes-Valmore

Marceline Desbordes-Valmore, née le 20 juin 1786 à Douai

(Nord) et morte le 23 juillet 1859 à Paris, est une poétesse

française. À en croire Charles Baudelaire, Paul Verlaine,

Honoré de Balzac… elle fut la plus grande poétesse de son époque.

 

C’est grand un peuple qui crie, se dit Marceline, tout en continuant de marcher

parmi les décombres de chairs et de pierres. Elle, d’un naturel compatissant,

souffrait affreusement devant un tableau aussi sordide. Pourquoi s’imposait-

elle un tel calvaire ? Il y a de ces nécessités qui s’imposent d’elles-mêmes, sans

que rien ne puisse les arrêter. La seule réponse est de s’y soumettre, l’unique

conclusion, un simple je dois, c’est ainsi. C’était le cas de Marceline.

Elle sentait bien qu’un feu brulait en elle, une musique prenait forme en son

sein. Elle était toujours vivante, pourquoi alors s’exposer à ce charnier plus

que de raison ? Mais elle continua et dans son esprit, quelque chose

commençait à surgir.

Ses larmes, naguère de sympathies, blanchissaient de colère à force de

marcher ainsi et de côtoyer les morts. O vie ! ô fleur d’orage ! ô menace ! ô

mystère ! ô songe aveugle et beau ! Réponds : ne sais-tu rien en passant sur la

terre que ta route au tombeau ?

Elle s’arrêta sur les débris d’une maison pour s’y assoir, se reposer quelque

peu. Elle était loin d’être fatiguée, au contraire, elle sentait une violente

énergie la traverser. Émue devant un spectacle aussi terrible, elle laissa

vagabonder son regard. Ses yeux semblaient percer le tableau devant elle,

comme s’ils voyaient plus loin que la poussière et le sang, que la tombe et le

plomb. Combien de temps resta-t-elle ainsi ? Impossible à dire.

Elle sortit de sa torpeur toutefois, à l’écoute d’une étrange mélodie résonnant

timidement au milieu des ruines. Son regard se porta droit devant elle, où se

trouvait un mur éventré. Au-dessus, un rossignol. Elle le regarda de longues

minutes durant, avant de l’entendre à nouveau déployer son chant. Ses lèvres

murmurèrent alors quelques mots qu’elle ne semblait commander… Un

rossignol caché, libre entre ciel et terre, exhale sur la mort son innocente voix !

Seul requiem chanté sur le grand cimetière. Puis, la bombe troua le mur

mélodieux, et l’hymne épouvanté alla finir aux cieux ! Le rossignol s’envola…

L’accalmie suivant le massacre était à s’y méprendre. Mais le silence était

encore plein du rugissement des flots enflammés qui déferlèrent sur la ville et

sur tant d’innocents.

Se voyant alors sur son petit promontoire, les débris de la guerre à ses pieds,

un souvenir lui vint en tête. L’eau sans horizon étendait la surface immense,

noire et luisante sous la lune qui s’y multipliait dans chaque lame errante. Une

épouvantable tempête faisait rage et elle, elle était liée dans les haubans d’un

navire, pour ne rien manquer du spectacle des flots déchaînés. Encore une

fois, comme sous le coup d’une nécessité, elle voulut embrasser les flots, vivre

l’intensité du moment jusqu’à l’extrême, c’est pourquoi elle se fit attacher, sous

le regard étonné des matelots. Elle avait 15 ans et revenait en France après

avoir enterré sa mère en Guadeloupe.

Je suis encore sur le pont, se dit-elle, la tempête toutefois est celle des hommes

et la pluie est faite de sang.

 

Guilhem Gosselin

série : OUBLIÉES