Lise – l’aventurière

 

// L’OBJET //

Cet épluche pommes est symbolique d’un des moments les plus riches de ma vie. J’ai tenu le bistrot du boulevard à la Croix Rousse pendant plus de 12 ans. J’ai épluché un nombre incalculable de pommes pendant toutes ces années, alors quand j’en suis partie, je l’ai gardé pour sa forte valeur symbolique. Il m’a accompagnée, ainsi que tous les « gens du bistrot », dans la confection de milliers de gâteaux et de crumbles. Il est le témoin des très belles rencontres humaines. Quand j’ai repris le bistrot avec mon mari, j’avais 47 ans. Je rêvais de cuisinier depuis mes 30 ans. Nous y avons mis notre âme et notre personnalité en lui donnant le sens que nous souhaitions. Tout s’est fait rapidement. Quand nous sommes rentrés dedans, on a juste enlevé les néons, décoré avec des affiches que nous aimions, et ce sont les enfants du quartier qui ont habillé le comptoir avec leurs dessins colorés. Moi j’étais en cuisine, j’aimais tout faire. On faisait entre 80 et 100 couverts tous les midis. On a « plongé dans du costaud » très vite, naturellement, sans avoir rien prévu ni préparé. J’avais été infirmière psychiatrique avant, aussi ai-je été étonnée d’entendre parler régulièrement mes clients d’enfants autistes, de personnes psychotiques. Jusqu’à ce que je comprenne que ces clients étaient des professeurs des écoles qui faisaient alors leur formation pour enseigner à des enfants autistes. En effet boule de neige, dès qu’un enfant arrivait, je le faisais dessiner. Les parents sont donc venus de plus en plus avec leur progéniture. En parallèle, j’avais transformé une salle annexe à celle du restaurant en salle pour jeunes : ils pouvaient faire de la musique, peindre, jouer au théâtre, fumer leur cigarette… Comme il y avait beaucoup d’écoles d’enseignements artistiques autour de notre restaurant, tous les trois mois, nous avions organisé des soirées à thème : soirée lecture, écriture, théâtre ou musique. Des grands-pères venaient également boire leur café et jouer aux cartes l’après-midi. Le bistrot était un lieu de vie intergénérationnel, le bistrot de quartier par excellence. Tous nos clients étaient nos voisins et sont devenus progressivement nos amis.

 

// LE RAPPORT À L’OBJET //

Plus que le rapport à l’objet, c’est le rapport au lieu et à l’humain dans le lieu qui a eu une importance capitale pour moi. En plus de nos clients, nous avons accueilli des « personnages ». Le premier s’appelait Alain. Ni enfant ni adulte, il ne savait ni lire ni écrire. Il habitait à côté et s’est tout de suite senti bien au bistrot. Il m’a demandé s’il pouvait nous aider, ce que j’ai spontanément accepté. Il adorait éplucher les pommes et les pommes de terre (Alain « s’envolait » quand il y avait des pommes de terres à éplucher, il battait littéralement des mains pour montrer sa joie). Tous les après-midi, c’était donc atelier épluchage. Mes serveuses aimaient cela aussi. On passait donc des heures ensemble. Une grande famille. Puis Abel et Jeannine nous ont rejoints. Ils se sont accrochés à ce lieu de vie. Lui venait le matin, il sortait la chienne, allait acheter le pain ou la salade qui manquait. Elle venait l’après-midi pour m’aider à débarrasser les tables, même si ses traitements lui faisaient beaucoup trembler les mains. Enfin, Serge venait tous les jours pour téléphoner à Mimi, une dame de 101 ans qu’il appelait uniquement pour se plaindre de son arthrose. Il parlait très fort, tous les clients le connaissaient et s’étaient habitués à ses visites quotidiennes. Nous étions une vraie communauté accueillante pour tous. Il se passait des choses au bistrot qui ne pouvaient pas avoir lieu ailleurs, surtout pour nos personnages qui trouvaient avec nous une liberté qu’ils n’avaient pas dans les institutions qu’ils fréquentaient. Cela a été assez terrible quand nous avons fermé, tout le monde pleurait. On nous appelait Papounet et Mamounette. Je n’avais pas envie d’arrêter, je n’arrivais pas à leur dire. Abel est décédé 3 mois après. Alain a perdu au même moment son frère et sa mère, il s’est mis à faire n’importe quoi. Il est maintenant livré à lui-même. J’y pense encore énormément.

 

// LE PARCOURS //

Reprendre ce bistrot aura été comme faire un grand écart pour nous. Avant j’étais infirmière et mon mari était dans les travaux publics. On avait envie tous les deux d’une autre vie. Comme j’avais depuis longtemps envie de cuisiner, on a vendu notre belle maison à Nice, tout laissé derrière nous et on est partis sur la route à la recherche d’un restaurant à reprendre. Nous avons mis un an avant de trouver. A 47 et 50 ans, on s’est jetés à l’eau, on a tout repris à zéro. C’était l’inconnu total pour nous, ma seule formation était l’héritage de ma grand-mère marseillaise qui cuisinait extrêmement bien. Nous n’avions plus ni sécurité de l’emploi ni le droit d’être malade, mais nous y avons trouvé une richesse humaine très forte et la liberté de faire ce qu’on voulait.

 

// AUJOURD’HUI //

Cela fait aujourd’hui deux ans que nous sommes à la retraite. La vie « familiale » du bistrot me manque, c’est vrai, mais je profite du temps que j’ai avec mon mari pour voyager.

 

// LA MÉMOIRE, LE SOUVENIR, LA TRANSMISSION //

Cela fait 20 ans que je fais le marché de la Croix-Rousse tous les jours. J’y rencontre encore souvent des anciens clients qui me demandent de leur transmettre mes recettes, alors j’ai décidé d’écrire mon livre de recettes. Et j’écrirai en parallèle l’histoire fantastique de mon ancien bistrot.

 

Chez Lise, on boit des jus de légumes frais sur un grand canapé moelleux, on est entourés de belles œuvres d’art dont Lise ne parle finalement pas, tant elle est animée par son envie de nous dépeindre les gens et les scènes de vie dont son ancien restaurant était le théâtre.

 

photos : Laurence Papoutchian

texte : Fleur Dathis

série : abolis bibelots d’inanités sonores