Martine – la collectionneuse

 

// L’OBJET //

L’objet que j’ai choisi fait partie d’une collection. Depuis que je suis petite, j’ai une passion pour les phares. En vacances, dès ma plus tendre enfance, je partais en vacances en Normandie sur les îles Chausey sur lesquelles il y en avait un. C’était une expédition pour y aller. Je partais à 8 ans, en train, équipée de mes bottes et de ma pelle. Mes parents me déposaient sur le quai, une personne qu’en général je ne connaissais pas, me récupérait ensuite à Paris. Il ou elle devait porter un mouchoir à carreaux rouges et blancs pour que je le ou la reconnaisse, puis me déposait dans le train pour la Normandie le lendemain. Ce phare de mon enfance, je m’en souviens très bien ainsi que du gardien, François. Il me laissait rentrer à l’intérieur, c’était magique. Je montais tout en haut pour regarder la mer, les bateaux et toutes les petites îles alentours. C’était mon échappatoire. Un phare pour moi, c’est la vie, la lumière qui te guide dans la nuit. C’est une magie. Tous les modèles réduits de ma collection doivent représenter un vrai phare, sinon cela ne m’intéresse pas. Je les ai tous vus en vrai, je les connais tous. J’en ai visité plus d’une centaine. Je ressens la même émotion à chaque fois. C’est magique parce que ce n’est jamais la même chose à l’intérieur. J’imagine comment les gardiens vivent dans cet espace hyper fermé et en même temps ouvert sur l’infini. Un cocon protecteur. Le modèle que j’ai sélectionné pour la photo est situé sur l’île Hållö, en Suède. Je l’ai choisi parmi les autres parce qu’il a été pour moi un phare qui se mérite : on ne peut pas le visiter, on peut juste le contourner par la mer, il est entouré ces grandes roches lisses et arrondies typiques du pays. J’y suis allée en Kayak un jour où il faisait très froid. J’aurai aimé être gardienne de phare je crois.

 

// LE RAPPORT À L’OBJET //

En fait, j’ai plusieurs collections. Elles sont toutes exposées dans mon appartement. Chacun de mes objets me fait rêver et me fait vivre. Chaque collection est un morceau de ma vie. Quand mon compagnon est venu vivre avec moi dans cet appartement, j’en ai enlevé pour lui faire de la place. Nous en avons créé de nouvelles, ensemble. Comme nos figurines d’Inuits. Elles racontent une autre histoire. Parfois on ne sait pas d’où on vient dans la vie. Quand on ne connait pas ses racines, on se lie à ce qui nous parle, à ce qui nous touche. On a conscience que ce n’est pas notre héritage mais quand on n’a pas forcément été heureux petit, on a le droit de s’inventer une vie meilleure, non ? Moi j’ai toujours dit que j’avais des algues et pas des racines, tellement j’aime tout ce qui est lié à l’eau. Mes autres collections réunissent des bouées de bord de mer, des coquillages, des cailloux de plage. J’en ai besoin, j’aime les avoir autour de moi au quotidien. Je les choisis avec soin. Tous ces objets m’ont permis d’exister tout simplement. Peu importe leur valeur financière, c’est l’ouverture vers l’extérieur, un ailleurs et leur sens qui m’intéressent.

 

// LE PARCOURS //

Avec le temps, j’ai ôté de mon histoire les mauvaises choses de ma vie d’enfant afin de me libérer et d’exister. J’ai mis du temps à être sage. J’étais très sotte petite mais c’est ce qui m’a aidée à supporter les épreuves de mon enfance. Comme les phares. Qui ont été des signaux, mes bouées. J’aurai d’ailleurs aimé vivre près de l’eau mais j’ai épousé quelqu’un qui aime beaucoup la ville. Il était venu à Lyon pour la montagne. Sauf qu’il est tombé sur moi ! Et que je n’aime pas la neige. On a trouvé notre équilibre entre Lyon et la Bretagne. Cela fait 35 ans que je vis dans cet appartement. Je ne sais pas si ce lieu de vie est important. Je l’ai surtout choisi pour sa lumière. Mes collections y ont pris leur place, petit à petit.

 

// AUJOURD’HUI //

Je suis à la retraite et c’est un vrai bonheur. Je suis libre. Si je vais au cinéma et qu’il n’y a plus de place, ce n’est pas très grave, j’y retourne deux heures après ou alors le lendemain. Ou le surlendemain. Avec Dom, mon mari, nous avons eu trois beaux enfants, une vie bien remplie. On est tous proches les uns des autres. On est une famille soudée. On a beaucoup couru alors aujourd’hui, on se pose à deux. On aime être ensemble. On se manque mutuellement quand l’un n’est pas là. On fait beaucoup de choses ensemble, des voyages, des expositions dans d’autres villes … On se fait plaisir. Nous venons de rentrer de deux mois et demi en Inde. Il y a deux phares pour tout le pays, je suis bien évidement allée les visiter chacun d’eux.

 

// LA MÉMOIRE, LE SOUVENIR, LA TRANSMISSION //

J’ai plusieurs familles : au moins deux familles en Inde, une au Canada. Mes enfants et mon mari bien évidemment. Et mes familles d’amis. Je suis assez grande maintenant, j’ai arrêté de chercher mes racines. J’ai construit les miennes. J’ai préféré me baigner dans la mer plutôt que de chercher à réparer ce qui ne pouvait pas l’être. Et j’ai fabriqué mon propre système de bonheur.

 

Chez Martine, tout est gai. On s’assoit dans un salon baigné de lumière, on boit un bon café, nos yeux ne savent plus où se poser tellement il y a de jolis petits objets à regarder. Et on découvre un univers rempli de poésie sous le regard bienveillant de Martine et celui, amusé, de Dominique…

 

photos : Laurence Papoutchian

texte : Fleur Dathis

série : abolis bibelots d’inanités sonores