Mireille – la chineuse

 

// L’OBJET //

Le jeu de domino de mon grand-père se transmet de génération en génération. C’est son propre père qui l’a construit au Piémont, dans les années 1870. Il était berger et pendant l’hiver, il fabriquait des jouets. Il est cassé tellement on a joué avec, quand nous étions petits avec mes frères et sœurs. J’y ai joué également avec mon fils il y a plus de 40 ans. C’est vraiment le jouet de famille qui anime la vie quotidienne et s’use avec le temps. Le jeu par définition qu’on ne laisse pas sous cloche. On me l’a donné parce que j’étais la fille ainée. A mon tour, je le transmettrai à mon petit-fils. C’est un objet qui me touche de par la place qu’il a eu dans ma vie familiale. Nous sommes d’origine italienne, nous vivions en tribu. Je me rappelle de grandes tablées animées pour les repas de famille, de vacances tous ensemble. Les décès successifs de mes grands-parents nous ont éloignés avec mes oncles et tantes ainsi que mes cousins et cousines. Nous nous voyons moins. C’est peut-être pour cela que j’aime autant ce petit jouet.

 

// LE RAPPORT À L’OBJET //

Le recyclage a été mon métier pendant presque 20 ans. J’ai eu une boutique Montée de la grande cote de 1997 à 2011. Je récupérais ce dont les gens voulaient se séparer, pour le revendre. C’était l’époque anti-gaspille. Mon magasin était un lieu de vie : moi je recyclais et mes amis venaient faire leurs expositions de photos et de tableaux. Cela me correspondait. Je me retrouvais comme à Londres quand il y avait des « Charity sales » le samedi matin devant l’église protestante. Toutes les mamies du quartier vidaient alors leurs greniers, on y trouvait des choses hallucinantes à des prix très bas … Les seuls objets qui ont une vraie valeur à mes yeux sont ceux qui viennent de ma famille. Mais en ce qui concerne tout le reste, il faut que je le vende. Ma retraite étant petite, si je veux garder mon appartement, j’y suis obligée. L’objet a une utilité alimentaire pour moi. J’ai fermé ma boutique quand ma sœur m’a annoncé qu’elle était malade. Je voulais passer du temps avec elle. Tout mon stock est donc maintenant ici, il a pris le pas sur mon lieu de vie depuis que je n’ai plus de lieu professionnel. Ces cartons, ces vêtements, ces bijoux … Cet amas d’objets, c’est mon capital. Ils sont ce qui me permet de vivre et de garder un lien social.

 

// LE PARCOURS //

Dans les années 1970, j’ai vécu à Londres. J’y suis partie sous l’influence de Simone, l’une de mes amies de vacances que j’avais vue se transformer d’une année sur l’autre depuis qu’elle vivait à Londres. La jeune fille classique s’était transformée en Janis Joplin : robe longue, boléro noir, grand collier et chapeau. A l’époque, juste après mai 68, je venais d’obtenir mon BTS d’assistante de direction et j’en avais assez de la France, de De Gaulle et … de mes parents ! J’ai fugué quatre mois à Lille avant que mon père finisse par accepter de me laisser y partir pour un poste de jeune fille au pair. Là-bas, on n’avait pas d’argent alors on échangeait, on fabriquait. C’était la grande époque du troc. Cela a conditionné tout mon rapport à l’objet. Une vraie philosophie de vie. J’habitais à côté de Notting Hill Gate, près du marché de Portobello Road. J’avais des amies anglaises qui m’emmenaient à Petticoat Lane Market, j’y achetais des robes en organdi blanc avec de la dentelle rose. C’était magnifique. J’y suis restée cinq ans. Je suis revenue en France avec mon compagnon parce que j’étais enceinte de mon fils et que je voulais accoucher entourée de ma famille. Je suis également rentrée parce que c’était la naissance du mouvement Skinhead anglais, je ne me sentais plus tranquille là-bas. L’ambiance avait changé. Je suis donc rentrée chez mes parents à Sainte Foy-Lès-Lyon, j’ai ensuite vécu rue de la République à Lyon puis à Villeurbanne. Mon oncle était alors au parti communiste à la Croix Rousse. Une de ses amies habitait Montée de la Butte et cherchait un hôte à titre gracieux. Seule, à 90 ans, elle voulait une personne à domicile pour l’aider au quotidien dans sa petite villa. J’y suis restée sept ans jusqu’à la fin de sa vie. Après deux appartements à la CroixRousse, j’ai enfin trouvé celui dans lequel je vis encore et dans lequel je suis si bien.

 

// AUJOURD’HUI //

Aujourd’hui, je ne chine plus de nouveaux objets, je souhaite juste vendre tout ce que j’ai et faire de la place chez moi. Je rêve d’un appartement épuré. J’avance en âge, dans quelques années, je n’aurai plus la force de faire ce travail. J’ai 67 ans, je n’ai pas vu le temps passer. Il n’y a que mon physique qui a changé. Moi, je me sens comme à 40 ans. L’énergie et la vision des choses sont toujours les mêmes. Pour vendre mes objets, je loue des salles ou je prends un stand dans une brasserie qui organise tous les mois une vente vide-dressing. J’adore faire ça. Encore hier soir, jusque 22h, j’ai trié des tissus. Le blanc avec le blanc, les années 60/70 ensemble…  Et je suis allée les vendre à la friperie. Ils recyclent des vêtements abîmés, les donnent à un recycleur qui en fait des cloisons. Je donne aussi certaines de mes pièces ou mes vêtements à un petit théâtre de quartier. Bientôt, quand j’aurai un peu plus de place, j’aimerais organiser mes vide-dressings chez moi.

 

// LA MÉMOIRE, LE SOUVENIR, LA TRANSMISSION //

J’ai été assistante de direction de nombreuses années. Suite à un problème de santé à l’oreille, je n’ai plus été en mesure d’exercer mon activité. Je me suis donc recyclée moi-même. C’est à ce moment-là que j’ai ouvert ma boutique. J’avais déjà beaucoup d’affaires, mes parents aussi. Cela a toujours été naturel chez moi de récupérer. Je recycle tout, ma transmission passe par là.

 

Chez Mireille, le visiteur ne repart pas les mains vides, elle vous propose de choisir un vêtement ou un objet que vous aimez et elle vous l’offre, parce que c’est exactement ce qu’elle aime : partager, que ses jolis petits objets passent de main en main…

 

photos : Laurence Papoutchian

texte : Fleur Dathis

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