Mizon – l’amatrice d’art

 

// L’OBJET //

J’ai acheté cette cuillère à un vieux monsieur africain qui fondait ses pièces sur un marché quand je suis allée en Casamance il y a trois ans. Elle a été réalisée à partir d’objets en aluminium. Cela m’a touchée, cette réutilisation de matériaux quelconques pour en faire un bel objet. Cette volonté de faire du beau et de l’utile à partir de récupération. Nous ne sommes pas habitués à cela en Occident. Nous n’avons pas naturellement cette démarche de refabriquer à partir de choses jetées. Je n’achète d’habitude pas d’objets, mais celui-là m’a plu. J’ai d’ailleurs rapporté peu de choses d’Afrique, sauf ces cuillères. J’en ai acheté plusieurs : une pour moi, et les autres pour des proches à qui je voulais faire plaisir. Ce genre d’objet fait partie des ustensiles traditionnels du pays. Moi, je l’utilise pour me servir d’aliments secs comme la farine ou le sucre. Je la trouve rigolote. J’aime chacune de ses petites décorations. Ce souci du détail, c’est un peu dérisoire et cela en devient vraiment touchant. Nous sommes des jeteurs en France. Moi la première, je suis une jeteuse. Par exemple, j’adore le journal parce qu’après l’avoir lu, je le jette !

 

// LE RAPPORT À L’OBJET //

Cette cuillère, c’est une fabrication en série. Ce que j’aime, c’est sa forme traditionnelle et le sens qu’elle a dans son contexte. Moi qui n’aime pas les objets du quotidien. Si je pouvais, j’enlèverai tout. Je vivrais dans un endroit très dépouillé où seules mes œuvres d’art seraient exposées. Mes œuvres d’art que je ne considère d’ailleurs pas comme des objets. Elles témoignent d’une création pensée. Si j’aime une œuvre, je me fiche complètement de sa valeur. Elle peut coûter très cher aussi bien que rien du tout, ce n’est pas le propos pour moi. Toutes mes œuvres ont, en plus de leur intérêt esthétique et artistique, une valeur sentimentale, parce que j’ai un lien avec les artistes qui les ont réalisées. Il y a un rapport d’amitié qui me lie aux œuvres. C’est autre chose … J’avais une mère collectionneuse. Elle m’a tellement agacée que je ne voulais pas faire comme elle, mais je m’aperçois qu’avec le temps, je peux finalement, moi aussi, collectionner beaucoup de choses : des petits papiers, des figurines d’anges, des tickets de cinéma, des publicités sur les voyants dans les boîtes aux lettres. Mais à chaque fois, je finis par les jeter ou les donner. J’ai besoin de m’en dessaisir au bout d’un moment. En fait, je suis une collectionneuse jeteuse. Mes objets plus intimes comme mes livres sont, eux, non exposés. Je n’aime pas la démonstration. Ce que l’on aime doit être gardé en soi. Si je n’aime pas les objets du quotidien, par contre, j’aime énormément les quincailleries et les drogueries : les couleurs, les peintures, les odeurs, les produits, les récipients de toutes les formes… Aujourd’hui, on ne trouve plus que des objets fabriqués en série, technologiques. Je déteste toute cette arnaque liée au packaging, au discours marketing, aux nouveaux codes de la consommation. J’aime également beaucoup la belle vaisselle et plus particulièrement les verres. Quand je me suis mariée, nous avons reçu en cadeau un service somptueux. On les utilisait tous les jours, ils ont vécu avec nous et ils se sont tous finalement cassés d’usure. Les beaux objets doivent être utilisés dans le quotidien. J’aime profiter des belles choses et jouir de ce que donne la vie dans ce qu’elle a de mieux.

 

// LE PARCOURS //

Plus jeune, j’ai hérité des bibelots de ma grand-mère dont j’étais très proche. J’avais un attachement particulier pour ces beaux petits objets. Mais j’avais aussi deux chats qui les ont tous cassés les uns après les autres. Je me souviens que j’ai ressenti une fêlure ce jour-là. Je me suis dit que même si un objet était beau et qu’on y était attaché sentimentalement, il pouvait disparaître. J’ai également été cambriolée deux fois. J’avais deux belles bagues qui ont été volées, ainsi que les bijoux de mes deux filles, offerts pendant leur enfance par leurs grands-parents. A partir de ce moment-là, je me suis détachée de la symbolique de l’objet. Tout cela m’a fait prendre de la distance par rapport au matériel.

 

// AUJOURD’HUI //

Depuis peu de temps, je dors en bas chez moi alors qu’avant je dormais à l’étage. Pour la première fois, j’ai éprouvé le besoin d’avoir une photo de mes deux filles à côté de mon lit. Cela ne m’était jamais arrivé auparavant.

 

// LA MÉMOIRE, LE SOUVENIR, LA TRANSMISSION //

Au décès de ma mère, nous avons mis neuf jours à vider sa maison. Cela a été la seule fois où je me suis arrêtée de travailler. Cela a été très difficile de tout trier. Par conséquent, mon appartement a été conçu pour être vidé en quatre heures. Je ne veux pas imposer à mes filles ce que j’ai vécu. Tout est noté. Il n’y aura que mes livres et mes œuvres d’art à garder. Je leur en ai déjà transmis pour les sensibiliser, et je pense qu’elles garderont la plupart de mes objets d’art.

 

Chez Mizon, on ne peut qu’admirer les tableaux et les sculptures qui habillent son intérieur. En l’écoutant réciter le nom de ses amis artistes et en commentant leurs œuvres, elle emporte notre imagination dans d’autres univers.

 

photos : Laurence Papoutchian

texte : Fleur Dathis

série : abolis bibelots d’inanités sonores